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Interview de Pascal Garnier
Pascal Garnier, vos livres sont passionnants et tiennent le lecteur en haleine du début à la fin. Avez-vous le scénario en tête avant d'écrire ou cela vient-il au fur et à mesure ?
Je n'ai pas de scénario. J'ai quelques idées de départ, personnages, lieux, situations, des pièces de puzzle jetées en vrac, un puzzle dont je ne connais pas l'image finale, bien entendu. Je fais des tentatives d'assemblage pendant dix, vingt pages, ensuite le bouquin décolle, vole de ses propres ailes. Dès lors, je n'existe plus, les personnages sont invoqués plutôt qu'évoqués, l'auteur doit disparaître. La vrai travail c'est de se mettre en "état de travail". Le reste, c'est de la copie. Un texte qui pue la sueur d'auteur est un texte médiocre. On ne doit pas faire subir ça au lecteur.
Dans la majorité de vos polars, tout pourrait bien se dérouler mais les failles des êtres gâchent tout et les plongent dans l'abîme. Seriez-vous un "explorateur des faiblesses de l'âme" ?
Explorateur, c'est un bien grand mot, plutôt mineur de fond. Je vais au charbon. Je fonctionne par empathie, pas par vertu. Je ne fais aucune distinction entre défaut et qualité. Je prends l'être humain en bloc. Tout peut se retourner à chaque instant. Le premier pas, celui qui coûte est toujours un faux pas. J'ai appris à marcher au bord du Loing, c'est vous dire!...
Chaque livre est très différent au niveau du thème. Est-ce une contrainte que vous vous fixez ou cela vient-il spontanément ?
Mes livres ne sont pas différents les uns des autres, hélas! Mais tous les auteurs sont comme ça. On parle tous des mêmes choses, la vie, la mort, l'amour, de quoi voulez-vous qu'on parle d'autre. Le sommet est le même pour tous. Ce qui compte, c'est la voie qu'on emprunte pour y parvenir. Ca s'appelle le style. L'important ce n'est pas de donner les réponses mais de poser les questions.
Dans vos livres, aucun rapport entre les gens n'est simple. La vie vous paraît-elle si compliquée ?
Pour répondre à votre question je vous citerai la phrase d'un auteur dont j'ai malheureusement oublié le nom : « La vie est un merveilleux spectacle, mais qu'est-ce qu'on est mal assis ! » Que dire de plus ?...
Il y a souvent une construction qui me fait penser aux livres de Frédéric Dard, est-ce l'un de vos auteurs fétiches ?
Je ne connais pratiquement pas Frédéric Dard. J'ai dû lire un ou deux San Antonio quand j'étais môme, c'est tout. Je n'ai pas d'auteur fétiche, ou alors j'en ai dix mille. Chaque livre lu, les bons comme les mauvais, est un des petits cailloux placés sur votre chemin. Disons que je fais partie d'une famille d'écrivains qui font dans le roman d'atmosphère (plutôt Simenon que Dard). Je ne me considère pas comme un auteur de polar. Je n'aime pas les étiquettes. Toutes ces querelles entre la « Blanche » et le « Noir » m'indisposent. Cette forme d'apartheid ne me concerne pas. J'ai souvent changé d'éditeur (de P.O.L. au Fleuve Noir) mais je n'ai jamais changé de style. Tout cela est navrant. Pour ma part, j'ai toujours habité entre deux chaises, snob chez les voyoux et voyou chez les snobs. C'est là que je me situe le mieux.
Explorons un peu vos livres...
Premier polar, La solution esquimau
Pourquoi aborder le polar et comment êtes-vous arrivé au Fleuve Noir ?
Je vous répète que je ne fais pas de polar, je n'en ai jamais fait et n'en ferai jamais. Mon arrivée au Fleuve Noir n'est que le fruit du hasard. Je venais de passer plusieurs années à pondre des romans jeunesse et j'en avais marre. J'avais une amie attachée de presse au Fleuve Noir avec qui j'avais déjà travaillé, Corinne Cholat. Entre deux bouquins pour nains, j'avais écrit la Solution. J'écris vite, mais mal. J'avais besoin de quelqu'un avec qui reprendre le texte. Le manuscrit est tombé entre les mains de Christian Garraud qui était directeur de la collection à cette époque. Il m'a invité à déjeuner et vers quatre heures de l'après midi, après avoir éclusé trois bonnes bouteilles, j'ai signé le contrat. Je ne regrette pas.
Dans ce livre, lorsque l'écrivain présente son histoire à Madame Beck, elle lui demande pourquoi il ne continue pas dans le roman jeunesse ? Est-ce ce que l'on vous a dit ?
Bien sûr qu'on m'a dit ça. J'avais et j'ai toujours une place en littérature jeunesse. J'en fais toujours d'ailleurs, c'est mon fond de commerce. J'avais juste envie de changer d'air. Mais les gens ne supportent pas que vous alliez voir ailleurs si vous y êtes. On ne court pas deux lièvres à la fois, etc... Ce genre de conneries. J'ai commencé par la nouvelle, chez P.O.L., par exemple, et tout le monde à cette époque m'a prédit le plus funeste destin si je m'engageais dans le roman. Beaucoup d'entre eux sont morts depuis. La vie est pleine de Mme Beck.
En présentant le scénario, vous allez même jusqu'à dire le dénouement, pourquoi ?
Je ne sais pas faire de roman à intrigue. Pour tout dire, je m'en balance. Ce qui m'intéresse c'est pourquoi on fait ceci ou cela, pas qui, ni comment. Je suis un boulimique de la nature humaine. Je n'écris pas pour qu'on me connaisse mais pour connaître les autres.
D'où vous est venue l'idée de faire un livre à travers le livre ?
Deux romans pour le prix d'un, ça vaut le coup non? (Rires). Ecrire c'est se mettre en danger, partir à l'aventure. C'est l'histoire de la poule et de l'oeuf, est-ce le roman qui change votre vie ou l'inverse?... Là non plus, pas de réponse. Mais ce qui est certain c'est que bien souvent, je préférerais être employé aux postes. Ou alors, on est un faiseur. Il y en a de très bons.
Deuxième polar, La place du mort
On y trouve encore trace de la Normandie. Auriez-vous une prédilection pour cette région ?
La Normandie ?... Dans La place du mort ?... Vous voulez dire la Bourgogne, la côte d'or plus précisément ?... Dans tous mes romans, le lieu, le décor est souvent le personnage principal. On ne réagit pas de la même façon en Ardèche ou dans le Pas-de-Calais. Je suis un vieux parisien mais depuis quelques années je suis tombé amoureux de la province, n'importe laquelle. J'ai habité partout. Paris n'est plus pour moi qu'une vieille maîtresse à qui je vais rendre visite de temps en temps.
Dans ce livre, tous les couples sont « défaits », les familles éclatées. Auriez-vous du mal à concevoir une histoire de couple calme ?
Vous savez, je viens de me marier pour la quatrième fois alors... Quand j'étais gosse, à l'école, s'il y avait un enfant de divorcé dans une classe, c'était « Le » cas. Aujourd'hui, c'est presque l'inverse. Je n'y trouve rien à redire. Les gosses ont deux fois plus de cadeaux à Noël.
A la fin du livre, il y a un véritable sentiment d'oppression, d'enfermement et Martine de victime, devient bourreau. Est-ce volontaire ou cela vous est-il venu au fur et à mesure de l'écriture ?
Il y a autant de bourreau chez ma victime que de victime chez le bourreau. C'est un couple passionnel, une fusion, ils n'existent pas l'un sans l'autre. Les serbes tuent les kosovars, les kosovars tuent les serbes, etc... C'est d'une logique impitoyable. Je n'invente rien. Je constate, c'est tout.
Troisième polar, Les insulaires
C'est un véritable huis clos. Est-ce un exercice de style ?
J'ai passé toute ma jeunesse à Versailles, j'avais des comptes à régler avec cette ville. C'est un grand « huis clos ». Le seul intérêt de cette putain de ville c'est de vous pousser à en sortir le plus vite possible. Il n'y a que ceux qui sont incarcérés qui ont le goût de l'évasion. Moi, par exemple, c'est l'ennui qui me pousse à écrire
Fanchon, ce n'est pas courant comme prénom, et pourtant on le retrouve à nouveau dans ce livre. D'où cela vient-il ?
Je n'en sais rien. La fainéantise, sans doute. Tous les noms se valent. La prochaine fois je n'utiliserai que des initiales.
Roland qui rencontre Rodolphe devient « chien d'aveugle », pour gagner quelques billets. Qu'est-ce que cela vous fait de mettre le doigt sur tant de décrépitude humaine ?
Et pourquoi pas chien d'aveugle ? Il y a des tas d'autres boulots bien plus cons. Faut bien vivre même si parfois on peut se demander pourquoi? J'ai fait plein de trucs bizarres dans ma vie pour gagner trois ronds. Quand on est au bout du rouleau, le mot de la fin c'est : « ENCORE ». On ne sait pas pourquoi tant de pugnacité. C'est comme ça...
C'est un huis clos submergé par l'alcool. Dans le même registre, il y a Dialogues de morts, de Philippe Isard. L'avez-vous lu ?
Non, comme je vous l'ai dit je lis très peu et je n'en suis pas fier. Mais je connais Au dessous du volcan et bien d'autres livres qui traitent de ce sujet. L'alcool et la littérature font malheureusement très bon ménage. Heureusement qu'il y a la drogue pour nous tirer de ce mauvais pas.
Quatrième polar, Trop près du bord
« La maison du bonheur » au fond de l'Ardèche, est-ce quelque chose qui vous fait rêver ?
Non. Je ne me sens pas propriétaire de quoi que ce soit. Toutes les maisons sont des tas de pierres et en général, ça ne vous attire que des emmerdements, surtout quand il s'agit de maisons de famille. C'est tellement plus simple de louer ou de squatter ! Je ne me souviens pas d'avoir habité autre part que chez les autres. C'est mon « ça m'suffit ». Peut-être un jour, un petit mausolée en forme de pyramide au cimetière de Cachan ?... Il n'y a que les morts qui investissent dans la pierre.
La pauvre Eliette est pathétique, elle tente de s'accrocher au bonheur et inexorablement vous lui ruinez la vie, pourquoi ?
Je ne lui ruine pas la vie! Bien au contraire, je lui propose une autre vie. Elle s'emmerdait, se trouvait vieille. Je me suis contenté de lui mettre un grain de plus dans son sablier. Une minute de plus quand on est vieux, c'est une pépite d'or ! Et puis un jeune amant et un kilo de bonne coke, ça ne se refuse pas. J'aime mes personnages, je ne veux que leur bien. Je ne tue que ceux qui le souhaitent. Je vous ai dit, ce sont eux qui décident. Je suis à leur service.
Etienne pourrait tout poser et se retrouver tranquille, pourquoi toujours un petit diable qui l'attise ?
Ben oui, il aurait pu virer sa fille, s'incruster dans la maison et même n'avoir jamais été en taule, ni avoir eu de fille. Tout aurait été parfait. Faites donc deux cents pages avec se bouleversant destin.
A un moment, vous faites dire à Etienne : « On se croit en sécurité comme sur une autoroute », était-ce un clin d'oeil à Autoroute A26 ?
Non, je ne l'avais pas encore écrit à l'époque. Pas de refuge, nulle part, ni sur une autoroute ni sur un chemin de traverse. La vie est dangereuse, nous en mourrons tous. Ceux qui se disent arrivés ne voulaient pas aller bien loin. Je fais partie de la génération « Sex and drug and Rock'n roll », vite et bien. Bien ça l'a été, mais à cinquante balais, je trouve que ça va quand même un peu trop vite.
Cinquième polar, L'A26
Vous arrivez chez Zulma, comment cela s'est-il fait ?
Pareil qu'au Fleuve, un hasard. J'ai dansé avec Laure Leroy au fin fond d'une nuit blanche à Saint-Nazaire. Elle m'a demandé un roman et comme je ne sais pas dire non, je lui en ai fait un.
Cela aurait-il été pareil avec Serge Safran ?
Il m'en aurait demandé deux.. (Rires)
Vous n'êtes pas très tendre avec le Nord. N'aimeriez-vous pas cette région ?
Mais si, j'aime le Nord ! J'aime tout, je n'ai aucun goût ! J'y ai vécu et travaillé longtemps. C'est un sale bled mais il ne faut pas se fier aux apparences. La plus moche des filles vous donnera plus de tendresse qu'un mannequin de papier glacé. J'ai connu les deux, je sais de quoi je parle. Il y a des endroits de vacances et des endroits de fréquences. Dans mon genre, je suis fidèle.
Il y a encore un minimum de personnages, n'aimeriez-vous pas les grandes intrigues complexes ?
Pas besoin de faire cinq cents pages pour faire du complexe. En général, dans ces bouquins-là, il y en a trois cents de trop. Et puis je n'ai pas de souffle, je suis un sprinter, pas un coureur de fond. A chacun sa spécialité.
Une de vos nouvelles (publiée dans le recueil Pollutions, Fleuve Noir, 1999), s'appelle En attendant des ours meilleurs. Dans ce texte, les gens mangent des ours. Pourquoi tant de haine ?
J'ai à la maison un livre de recettes canadiennes. On y mange de l'ours dans tous ses états. Et pourquoi pas de l'ours ? Je mange de tout et j'en suis fier. Tant de gens n'ont rien à manger.
Et bien bon appétit et merci !
Interview réalisée par Christophe Dupuis