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Interview
l'ours-polar

Interview de Samuel Blumenfeld

par Paul Maugendre

Soul fiction est une collection créée par Samuel Blumenfeld, courant 1997 : « Non fondée sur la nostalgie, elle est pensée comme une collection de littérature contemporaine. Et, même si certains textes ont plus de vingt ans, il sont toujours contemporains ». Pour décrire cette collection et les auteurs qui y sont, le mieux est de laisser, dans un premier temps la parole à Samuel Blumenfeld, puis de vous présenter les six livres actuellement publiés.


Samuel Blumenfeld, de quoi résulte la collection Soul Fiction ?

Je suis très amateur de culture noire américaine, surtout celle des années 70 qui est un véritable âge d'or. Cette décennie marque les débuts du véritable cinéma noir avec des acteurs, des actrices, des musiciens, des scénaristes noirs... Je connais bien la soul et toute la vague de films blaxploitation. Ce qui me choquait c'est qu'à part Chester Himes, James Baldwin et Richard Wright, on ne connaissait rien de la littérature noire-américaine de cette époque. J'ai alors décidé de vérifier, de creuser dans la production et voir s'il n'y avait pas d'autres écrivains qui devraient être publiés. Il y en avait effectivement une dizaine complètement ignorés bien que très intéressants.
 

Comment avez-vous trouvé vos manuscrits ?

J'ai travaillé avec un vendeur de « paperbacks » par correspondance et j'ai consulté tous les catalogues et toutes les biographies possibles. J'ai également passé quinze jours à la Librairie du Congrès de Washington et la New-York Librairie. J'ai lu tout ce qui était possible, sans a-priori. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, je n'avais aucune base disponible.

Vous reste-t-il beaucoup d'écrivains « oubliés » à publier ?

Encore trois ou quatre, dont Herbert Simmons, qui est encore en vie.

D'après vous, pourquoi tous ces écrivains sont-ils restés ignorés ?

Ils ont cru, à juste titre, que le Mouvement des Droits Civiques leur ouvrirait les portes de la société américaine. C'était pour eux l'occasion unique de toucher un public hétérogène. Or, malheureusement, le Mouvement des Droits Civiques était en avance sur la société. Pour qu'un tel changement s'opère, pour qu'ils puissent travailler en profondeur, il fallait encore une dizaine d'années. Et, à l'époque, l'idée d'un écrivain noir était complètement impensable. De plus, Clarence Cooper, à un moindre degré Charles Perry, mais surtout Ishmael Reed, sont des écrivains expérimentaux sur le style et la narration, personne n'était prêt, à ce moment, pour accueillir de tels styles, ce qui a contribué à renforcer le malentendu.

Comment expliquez-vous la différence de parcours entre deux écrivains comme Clarence Cooper qui malgré l'écriture plonge dans la dope et Iceberg Slim pour qui l'écriture est rédemptrice ?

Ce sont deux écrivains à fortune diamétralement opposées. Le roman de Slim a été un best-seller aux Etats-Unis, il a vendu plus d'un million de livres. Slim est un des rares écrivains heureux de cette collection. A l'inverse Clarence Cooper n'a jamais vendu plus de mille livres et a eu toutes les peines du monde à être publié. Slim a écrit pour en finir avec un certain style de vie qu'il avait fini par abhorrer, Cooper, lui, était écoeuré, mais ce n'était pas la même dialectique. Ce n'était pas le même public non plus. Cette autodestruction était l'issue fatale pour Cooper qui n'a jamais eu aucune reconnaissance.

Clarence Cooper a déjà été traduit en Série Noire (La Scène, n° 696, 1962) mais la traduction est désastreuse. Envisagez-vous une republication avec une nouvelle traduction ?

Les droits sont chez Gallimard, rien n'est prévu. Il est intéressant de noter la force qui émane d'un tel livre, malgré la traduction et dont il manque un tiers.

Pourquoi publier Yardie, de Victor Headley qui, publié dès 1991, ne correspond pas à la période éditoriale que vous vous êtes fixée.

Dès le début, la collection se voulait contemporaine. L'identité du départ à été les classiques oubliés des années 70, mais on ne voulait pas que ça. Il faut noter que Bienvenue en enfer et Portrait d'un jeune homme qui se noie, même s'ils ont été écrits il y a 25 ans, sont encore très contemporains. De plus bien que l'univers d'Headley, soit Londres et le ghetto jamaïcain, il est dans le même esprit. Et Headley a bien failli connaître le même destin que les autres : il a eu un mal fou à trouver un éditeur. Il a commencé à publier à compte d'auteur en se distribuant dans les épiceries et les salons de coiffure, avant d'être remarqué. C'est encore un auteur dont personne ne voulait.

Visiblement, c'est une trilogie. Où vous en êtes des deux autres livres ?

Le deuxième volet devrait être publié dans un an exactement.

Des six livres que vous avez sortis, quel est celui qui vous a le plus marqué, et pourquoi?

C'est difficile de mettre une hiérarchie. Mais je porte une attention toute particulière à Clarence Cooper qui a publié de grands livres et qui est pour moi le plus grand écrivain noir de sa génération. Dire qu'on ne trouvait même pas ses livres à la bibliothèque du Congrès et que cet homme a fini sans pierre tombale. Il aurait pu, à lui tout seul, justifier la création de cette collection. Un autre est Iceberg Slim, c'est un cas rare car dix ans après, ses livres sont toujours autant lus. Ils sont lus par tous les rapeurs actuels. Il est un des emblèmes de la culture hip-hop actuelle, qui englobe la musique, le sport, la littérature... Pimp a tout de même mis plus de vingt ans à arriver en Europe et, bien qu'il ait vendu plus d'un l million de livres aux Etats-Unis, il ne reste très lu que dans la communauté noire.

Vous êtes un passionné de polar, quelles sont vos livres favoris ?

J'ai été lecteur à la Série Noire pendant plusieurs années. J'y ai découvert Donald Goines qui présente une oeuvre très riche et très singulière. Cet homme, qui a publié seize romans entre 1970 et 74 en a sorti trois ou quatre qui sont vraiment très singuliers. L'accro est certainement le livre le plus fort et le plus dur, qui ait été écrit sur le monde de la drogue. Goines présente lui aussi la caractéristique d'avoir mis longtemps à être découvert. Il est important de remarquer que contrairement au cinéma et à la musique qui se développent rapidement, la lecture met du temps à être reconnue. Goines est aussi présent dans l'idée de la collection Soul Fiction, en effet, je me suis dit qu'il était impossible que Goines soit un des seuls écrivains noirs de cette génération et j'ai alors commencé mes recherches.

Pour les écrivains que j'aime, j'ai un choix très classique : Crumley et Ellroy. Crumley, qui pour moi est le véritable héritier de Chandler, même si son oeuvre ne se passe pas en ville, mais dans le Montana. Il émane de lui une mélancolie, une qualité d'écriture qui est héritée de Chandler et qu'il a su parfaitement revisiter. Ellroy, quand à lui est le seul à avoir un projet si fort et si cohérent c'est-à-dire revisiter les grands thèmes du polar des années 40-50 en les faisant imploser. Certes, à l'inverse de Crumley, il n'a pas un grand style littéraire, mais c'est un formidable concepteur d'histoire. il a un grand talent du récit qui mêle une foule de personnages, plusieurs histoires sur plusieurs niveaux...

A ce propos, que pensez-vous de la polémique qu'il a développé en ce citant comme le meilleur écrivain de polar et en dépréciant les auteurs français ?

Cela fait partie de la provocation d'Ellroy. ce qui m'embête le plus c'est que les journalistes qui l'interrogent ne lui disent rien. Ce qui me choque le plus, ce sont ces propos racistes, cette atmosphère très WASP dans ces livres... pour en revenir à ses citations, ce n'est pas le seul à dire de conneries.

En tant qu'éditeur, regrettez-vous de n'avoir pas pu publier un titre particulier ?

Non, car ce projet de collection est bâti de toutes pièces. Il a sa cohérence. Dans ce cadres, je n'ai pas l'impression d'avoir raté un auteur et j'espère que cela continuera sur la période contemporaine. Je pense qu'arrive une génération d'écrivains noirs dans la mouvance hip-hop (comme elle fut saoul dans les années 70) et j'espère arriver à tous les publier.

Quels sont les livres que vous allez sortir prochainement ?

En janvier Georges Pelecanos : Kingsucker man. C'est pour une fois un auteur blanc qui trace la cavale de deux truands, un noir, un blanc, qui partent à la recherche d'un film mythique de blaxploitation. Sortiront aussi Corner Boy, de Herbert Simmons et Trick Baby d'Iceberg Slim. Slim a publié six livres assez inégaux mais il y a dedans trois trésors qui sont du niveau de Pimp.

Merci beaucoup.

Les six livres paru dans la collection présentés en un seul fichier.

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